L'IA, la créativité, et l'espace des possibles
Ce billet a été inspiré par le fait que j'ai lu deux fois1 en peu de temps l'idée que l'IA générative ne pourrait pas par essence produire des choses inédites, ce qui, à mon avis, est une erreur.2
Sommaire3 :
Le reproche fait à l'IA
La créativité
L'espace des possibles et le vrai problème de l'IA "créative"
Le reproche fait à l'IA
Le reproche que j'ai lu se résume généralement de la façon suivante : "Par construction, puisque l'IA a été entraînée sur des données, elle n'est pas capable de produire quelque chose de neuf ou d'original, tout au mieux de produire quelque chose de moyen (au sens de la "moyenne" mathématique) à partir de l'existant."
Je pense que je comprends d'où vient ce reproche, mais je pense qu'il est faux à deux niveaux : au niveau du fonctionnement de l'IA générative, et au niveau de ce qu'est la créativité humaine.
Je ne m'étendrai pas énormément sur le niveau technique du fonctionnement de l'IA générative, et vous renverrai vers le billet de vulgarisation de David Louapre intitulé "ChatGPT va-t-il chercher ses réponses dans sa base de données ?" pour une explication que je trouve plutôt claire. L'idée principale est que les IA sont certes entraînées sur des données existantes mais qu'elles ne conservent pas ces données en mémoire pour les ressortir ensuite. Les IA génératives se servent des données pour construire un modèle de réponse. Modèle qui peut non seulement être utilisé sur des données d'entrées qui n'existaient pas dans les données d'entraînement, mais aussi produire des données de sorties qui n'existaient pas non plus dans les données d'entraînement. Il n'y a donc rien sur le plan conceptuel qui interdise à une IA de produire quelque chose qui n'a jamais existé4.
La créativité
Je vais en revanche passer un peu plus de temps sur le deuxième point, qui est à mon sens une mauvaise conception de la créativité humaine.
Pour commencer, je voudrais vous proposer une petite expérience de pensée : essayez d'imaginer une forme de vie extraterrestre. Prenez 5 minutes (10 s'il le faut), et demandez-vous "Comment pourrait être une forme de vie complètement différente de celle que nous connaissons ?".
Je mets une citation qui ne sert à rien juste pour que vous ne lisiez pas la suite trop vite. Et en plus comme ça je m'entraîne à la syntaxe Markdown, c'est win-win comme on dit sur LinkedIn.
Étant donné que je vous ai demandé de créer quelque chose de "complètement différent de ce que nous connaissons", il est probable que vous n'ayez pas imaginé des extraterrestre humanoïdes comme les petits hommes verts des années 50. Néanmoins, je suis prêt à parier5 que ce que vous aurez imaginé sera lié à des choses que nous connaissons : cette forme de vie utilisera probablement une ressource quelconque pour obtenir de l'énergie, peut-être qu'elle pourra se reproduire ou se régénérer pour perdurer, peut-être qu'elle sera sensible à certains signaux physiques du monde extérieur, etc. Il est possible également que vous ayez construit une forme de vie en opposition à celle que nous connaissons : elle n'a pas de bouche, pas besoin d'oxygène, que sais-je. L'idée ici n'est pas de critiquer un manque d'originalité de votre part, mais simplement d'illustrer le fait qu'il est extrèmement difficile (et j'irai même jusqu'à dire impossible) pour l'être humain d'imaginer des choses en dehors de l'expérience sensible qu'on a du monde. On ne peut pas décrire une couleur à quelqu'un qui ne l'a jamais vue, on ne peut pas raconter une odeur sans la rapprocher d'autres odeurs déjà senties ou d'émotions déjà ressenties, on ne peut pas savoir ce que cela serait d'être sensible à la polarisation de la lumière (ou tout autre signal physique auquel l'humain n'est pas sensible), on ne peut pas imaginer des choses sans les rapporter à des choses qu'on connaît déjà. Ce n'est pas grave.
À mon sens, la créativité ne tient pas tant à la production de choses qui n'ont jamais existé, qu'à l'imbrication de choses qui existent déjà pour produire quelque chose d'intéressant.
Je travaille dans la recherche académique, donc c'est quelque chose auquel je suis régulièrement confronté : pour résoudre un problème insoluble, il n'y a souvent pas besoin de grand chose de plus qu'agencer correctement ce qui existe déjà6. Et ce sont autant les tentatives d'agencement que les solutions finales qui font progresser la science. C'est la recherche de l'amélioration constante, du modèle qui permettrait d'expliquer un peu mieux, de l'analogie pertinente, de la question gênante ("mais alors si..."), qui sont sources d'innovation. Pas la recherche de ce qui n'existe pas en soi. Je ne suis pas artiste, mais je suppose qu'il y a derrière une démarche similaire : on ne cherche pas l'inédit pour l'unique plaisir de faire ce qui n'a jamais existé. On cherche quelque chose qui vient ouvrir des possibilités, proposer de nouvelles perspectives, interroger, faire réfléchir, faire ressentir des émotions nouvelles.
L'espace des possibles et le vrai problème de l'IA "créative"
Je l'ai déjà dit dans un précédent billet7, l'IA générative n'est rien de plus qu'une machine. Ce n'est pas une insulte en soi, j'aime beaucoup les machines par ailleurs. Mais cela implique notamment que l'IA générative : ne pense pas, n'a aucune notion du vrai ou du faux8, ne ressent rien, et donc ne sait pas reconnaître ce qui présente un intéret, et a fortiori un intérêt nouveau.
S'il s'agissait simplement de produire du neuf, un générateur aléatoire serait bien plus efficace que n'importe quel humain9, et même que n'importe quelle IA générative. Le problème c'est la taille de l'espace des possibles. Pour produire un texte lisible (je ne parle même pas d'un texte intéressant), il ne suffit pas de tirer des mots au hasard dans le dictionnaire. Pour produire une couleur qui soit autre chose que maronasse, il ne suffit pas de mélanger aléatoirement d'autres couleurs. Dès lors que les activités impliquées relèvent d'un certain niveau de complexité, l'espace des possibles devient tellement grand que l'écrasante majorité de la production n'a absolument aucun intérêt. Pour vous donner une idée, si vous ne prenez que 100 mots différents (ce qui ne constitue pas un vocabulaire très élaboré), vous avez déjà façons différentes de les agencer, c'est-à-dire très largement plus que le nombre d'atomes estimé dans l'univers (), et pourtant peu d'auteurs ou autrices se limitent à 100 mots pour leur textes.
Là où l'IA générative peut sembler intéressante, c'est justement parce qu'elle élmine une grande partie des agencements qui n'ont aucun intérêt : elle ne va pas produire n'importe quelle suite de mots (ou de couleurs, etc.), elle va produire une suite de mot qui est plausible, ou en tout cas intelligible, car cette dernière est construite à partir de l'analyse d'un grand nombre de suites de mots elles-mêmes intelligibles. Elle va donc drastiquement réduire l'espace des possibles. Néanmoins, cette réduction est un leurre. D'une part, parce que malgré la coupe drastique, l'espace des possible reste gigantesque. Reprenons les textes que l'on peut écrire avec 100 mots différents. Si j'en élimine (c'est-à-dire si je n'en conserve qu'un sur mille millards), alors je réduis leur nombre à , ce qui ne m'avance pas beaucoup. D'autre part, car par essence l'IA ne comprend pas ce qu'elle produit. Là où la création consiste à une évaluation constante de ce que l'on produit, pour le raffiner, et l'amener vers quelque chose d'intéressant, absolument toute sa production a la même valeur pour l'IA.
Cela ne veut pas dire qu'il ne peut pas y avoir d'heureux accident, ou qu'il serait impossible que quelqu'un arrive à quelque chose d'intéressant avec l'IA. En revanche, cela veut dire que l'IA seule est incapable de créativité, au sens où, si elle est bien capable de produire du neuf, elle est incapable d'en reconnaître l'intérêt potentiel pour un humain.
Notes :
La première fois sur Bluesky, et la deuxième dans ce très long (mais néanmoins intéressant) billet de Pauline Harmange intitué "L'IA est un problème, et pas celui que vous croyez".↩
Et comme chacun sait, il est moralement impossible de laisser quelqu'un avoir tort sur internet.↩
Ça fait 4 jours que j'ai ouvert ce blog et j'en suis déjà à faire des billets avec un sommaire, je suis très clairement sur une pente glissante.↩
C'est d'ailleurs un problème : les IA permettent facilement de produire plein de faux (textes, images, vidéos) qui n'ont jamais existé.↩
Ça fait deux billets de suite que je prends des paris contre des lecteur/trices fictif/ves, la pente glissante se raidit d'avantage.↩
Ce qui est évidemment beaucoup plus facile à dire qu'à faire.↩
Je cite déjà un "précédent billet", je suis complètement en roue libre sur l'autoroute de la pente glissante.↩
Et donc en particulier l'IA ne peut pas mentir, car pour mentir il faut avoir conscience que ce que l'on énonce est faux. De manière générale, je crois qu'il faut rester extrèmement prudent avec les nombreux raccourcis anthropomorphiques utilisés pour parler de l'IA générative.↩
Les humains sont généralement très mauvais pour produire de l'aléatoire, vous pouvez faire l'expérience en demandant à vos connaissances de vous donner un chiffre aléatoire entre 0 et 9, et en faisant la statistique des résultats obtenus.↩